Pellet-Silo, de l'émergence d'une cité

Aménagement paysager d'un silo à Kirkenes (Norvège) 2008

Le projet : gravir la colline et revenir au port

La mutation économique et spatiale de la ville aura laissé de côté la pierre qui avait été le moteur du développement urbain pendant si longtemps. Le développement portuaire a changé la pierre motrice en une sorte de trou noir collectif.

 

Reconquérir  la colline A/S SydVaranger doit permettre de réintégrer la colline à la cité. La montagne dialogue avec la partie basse de la cité, au nord, et avec la ville domestique de la plaine, au sud. Pendant un siècle, la transformation du minerai à changé la colline en une masse hybride. Ici le sauvage et le machinisme dialogues : la puissance de la nature, l’énergie de l’homme. Cet alliage constitue l’ancienne « machine à extraire » qui a nourri la ville. Le projet propose de révéler cette énergie que l’homme a déployé. Le potentiel de ce site doit être exploité pour mettre en valeur ce qui fait la beauté et la grandeur de Kirkenes.

 

Le site est symbolique, le projet tente de faire le lien entre ce site « historique» qui a produit la ville et ce qui sera le devenir de Kirkenes. Il s’agit de donner à voir ce rapport particulier entre nature et industrie et d’accèder depuis le centre et les cotes à ce sauvage proche. C’est ici que se joue le rapport entre les nouveaux travailleurs (russes) du port , les touristes et le reste de la ville. 

 

Le projet tente de permettre à l’homme d’évoluer et de faire avec l’hostile. Il s'appuie sur le paisible et l’ambiance particulière des docks vides. Le sentiment d’attente, les bruits sourds, le vent… Ici, c’est en révélant l’interdépendance entre l’industrie et la vie locale que l’architecture peut participer à fédérer. Il s’agit de replacer l’industrie au cœur de la cité. Pas seulement dans l’espace mais aussi symboliquement.

De l'émergence d'une cité

Naître

Akkolaggnjarga ou « langue de terre du requin du Groenland » est le premier nom connu donné à ce morceau de terre qui s’avance dans l’eau.

Akkolaggnjarga est une terre de passage, un berceau de ressources ; tout au plus une terre d’exil et d’isolement pour quelques lapons téméraires.

Ce sont les ressources naturelles qui vont attirer l’homme sur ce sol. Ce sont les rites religieux et la désignation de lieux de cultes qui vont en faire un lieu de communion et de partage. C’est par la symbolique et la désignation spatiale que les premières bases et attaches sociales vont être établies ici. On va ériger des blocs de pierres au sommet de reliefs autour du cap et ainsi indiquer des lieux de cultes et de rassemblement.

Piselvnaes, en norvégien, ne rassemble alors encore qu’une poignée d’habitants mais sa position géographique est déjà jugée importante. Il faut marquer le territoire occidental face à l’ours russe.

En 1862 on érige une église sur la pointe et la première voie officielle est crée pour la desservir : prestveien, « la route du pasteur ». C’est l’avènement d’une localité « civilisée », l’église devient emblème indiscutable de propriété protestante et, par là même, premier lieu public de la commune. Kirkenaes ou Kirkenes est né, « cap de l’église » devient son nom officiel.

 

Domestiquer

Les ressources naturelles offertes par les terres du Finnmark (comté de Kirkenes) provoquent une nouvelle étape de développement. L’exploitation de minerai de Fer sera motrice pour l’apparition d’une communauté à Kirkenes.

Pour la première fois, l’implantation des constructions montre un désir de maîtrise du territoire et de domination du naturel par l’homme. Les voies sont orthogonales et les prémisses d’un système semblent posées. Les ébauches de trame sont posées au cœur de la crique de Kirkenes.  Les carrefours et rues sont ouvertes sur l’environnement et supposent l’expansion et la propagation du système.

 

Déployer

Entre les deux guerres, les demandes de minerais étaient telles que l’entreprise A/S Sydvaranger accepte toute personne désireuse de s’installer et de travailler à Kirkenes.

Le dessin urbain de la ville aura été formé par la fusion des points et lignes (prestveien, église…) qui avaient contribués à borner le territoire, d’un système de voirie et d’ilots systématique mais « souple » (la trame) et des contraintes climatiques et naturelles (vents, relief, eau). C’est la conjonction de ces trois éléments qui aura composé l’organisation spatiale de la ville de Kirkenes.

 

Remailler

La tabula rasa était « naturellle »…

Kirkenes sera bombardée plus que toute autre ville (hormis Birikirkara à Malte) durant la deuxième guerre mondiale.

Les habitants vont vivre durant trois ans avec les Nazis. La mine sera exploitée au maximum. La « machine à extraire » sera optimisée. Les Allemands vont construire routes et chemins de fers, creuser des grottes, relier la crique à l’île de Prestøya…

La crique ne suffit plus, il faut s’étendre ou creuser. le maillage butte sur la montagne au dénivelé trop fort. Des ramifications sont ajoutées pour compléter la trame et contourner la colline Est. La voie relie l’île depuis les terres. Cette voie arrière marque la buttée de la trame, au flanc de la montagne.

A la libération seul 13 édifices tiennent debout. Les habitants vivent dans les grottes pendant les bombardements et vont se retirer jusqu’à Bjørnevatn et passer la fin de la guerre cachés dans la mine, ventre de la machine qui avait fécondé la ville quelques décennies auparavant.

 

Gloria

L’Europe est en paix, l’Europe construit…

La « machine à extraction » fonctionne au maximum pour fournir le continent en matière première. Le mécanisme industriel et urbain, fondé et imaginé au début du siècle, est à son accomplissement le plus total. Sur La colline, les usines de l’A/S Sydvaranger se multiplient et se ramifient.

L’usine seule domine la crique. À ses pieds, la toile dont elle est l’instigatrice. L’usine s’épanouit à mesure que l’homme exploite le minerai. La ville est à maturité, la crique s’est remplie.

 

Technocratia

Depuis plus d’une décennie la mine n’a plus faim.

A/S Sydvaranger a fermé durant quinze ans. L’homme puise son minerai dans d’autres parties du globe. Les enjeux sont « mondialisés ». La question ? « globalisée »!

Après avoir fourni à l’homme la matière pour se développer, Kirkenes sera un relais pour alimenter le nouveau monde et ses machines.

Les nouvelles richesses de la région : le gaz et le pétrole.

Kirkenes doit gagner sa place sur l’échiquier mondial. La ville ne sera plus le point le plus éloigné d’Oslo mais le premier port européen du voisin russe, une plateforme stratégique pour capter et redistribuer richesses et flux commerciaux du grand nord.

La ville générique peut-elle être contenue ? L’accumulation, la multi-polarisation compose une nouvelle organisation, peu spatiale, parfois virtuelle.

Une nouvelle population investit la côte. Des cargos déposent chaque année plus de 3 000 pêcheurs, ouvriers et marins russes. Désormais on campe le port, on parle russe à Kirkenes . La ville devient un refuge dans l’exploitation éprouvante de la mer du Barent.

De ville tramée au centre polarisé, Kirkenes devient polynucléaire. Une ville proliférante.

Mer et plaine irrigues doublement Kirkenes. L’expresse côtier (Hurtigruta) et l’autoroute touristique (E6) déposent par grappes touristes et visiteurs. Kirkenes à son aéroport, le low-cost est arrivé. Les hôtels deviennent autant de nids à touristes occidentaux arrivés au bout des routes et des fjords qui s’enroulent autour des côtes norvégiennes ou venus à la chasse de la lumière polaire.

La nature devient une ressource en soi.

Conception Daniel Duckert